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 Bennie's Lament

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Tivi

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Messages : 237
Date d'inscription : 30/10/2008
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Localisation : Paris mec !

MessageSujet: Bennie's Lament   Sam 15 Nov - 12:29



Le sudiste est une figure qui fait marrer tout New-York. On imagine le gars mal lavé en éternelle salopette, une clope roulée, collée aux lèvres, un accent dévoreur de mots, de syllabes, une mélasse-langue au fond de la gorge, flottant dans une vieille atmosphère saturée de vapeurs fangeuses et de bigoterie absurde ; comme si toute civilisation s’était arrêtée, contemplative, à la première clôture à bestiaux rencontrée en allant vers l’ouest. Les bêtes paissent en effet, tranquillement, l’herbe ne pousse nulle part. Et New York - c’est le meilleur des mondes possibles - étend sa supériorité intellectuelle en 4 par 4 sur tous les murs de sa gloire éternelle.


Benjamin Dickerson, déjà déserteur et résistant est cependant né en 1963 dans l’état de Géorgie. A Atlanta. Avec un corps mal fichu, un visage laid et une voix du sud. Une voix pleine de larmes et de zinc recyclé. Une voix faite pour chanter le quotidien de ces mecs qui chourent de la tuyauterie en cuivre pour faire un peu de contrebande. Il a vécu entre New York et un petit patelin tout proche de la grande ville, qui s’appelle Cabbagetown ; une bourgade pauvre, peuplé de petits escrocs, de branquignoles à l’accent-bouillie, d’individus à béquilles qui s’appuient sur d’autres. Personne ne s’étonne donc de voir la ville sillonnée par une Reine Travestie qui rêve de chanter des chansons de vieux types paumés. Enfin, personne. C’est le vieux sud quand même. Faut éviter les mauvais regards – c’est pas vraiment le genre de Benjamin – alors, faut éviter les mauvais serins. Cette allure qu’il a quand il se déguise hérisse un peu le poil, dégoûte vaguement. Et quand sa voix s’extirpe de son corps tout en os et épiderme, c’est presque pire. Comme s’il n’y avait pas de limite au désespoir, pas de limite à la douleur, pas de limite au rire qu’on fabrique pour la casser en deux, tout du moins illusoirement. J’essaie quelques instants d’imaginer ce que ça peut être que de se sentir proprement étranger dans son corps. J’hésite un instant, il a un petit air de Lou Reed ce type, quand il ne met pas de perruque et de boa, j’entends.

La voix de Benjamin ne ressemble à rien de véritablement identifiable à mon avis. On cite Tom Waits. Mouais, je ne suis pas convaincu. Waits a une voix, un phrasé, une attitude de pilier de bar misanthrope, de vieux chanteurs de cabaret flingué par l’alcool de mauvaise qualité. Celle de Benjamin a plutôt des allures d’usine désaffectée, de vieux charbon, un peu comme si toute la poussière de Géorgie s’était enfoncée dans le fond de sa gorge, comme si des anges s’amusaient à pincer ses cordes vocales à chaque fois qu’il essaie de nous sortir une note. Purée, la bête de foire, allez, chante-nous une chanson, Benjamin. Chante-nous la fin de l’Histoire ! Rappelle Tod Browning d’entre les morts fabuleux pour te filmer sous tous les angles. Allez donc savoir pourquoi ce genre de gusses nous fascine tant. Pourquoi la laideur, l’aspérité, la crasse, nous semblent parfois si belles, si supérieures.


Benjamin chante dans un groupe : Smoke. Et tout le monde l’appelle Benjamin Smoke, comme si l’ensemble n’était guère qu’une excroissance de plus ; et l’on subodore que la seule excroissance ici visée, c’est son appareil génital. On se demande si la voix aurait été la même sans couilles et on en déduit que tout dépend de l’âge choisi pour la castration. Antan, on castrait les voix claires comme du cristal. Dans le cas présent, toute cette beauté crasse n’aurait jamais existé. Les couilles tiennent à peu de choses, se dit-on ! Benjamin Smoke chante sur un tapis troué de banjos, de violoncelles, dans une cabine pleine de résonances et de courants d’air ; un chiotte avec une petite fenêtre ouverte sur un terrain vague. Quand Benjamin prend l’air, il enfile toujours les mêmes fringues de gonzesse, les mêmes fards affreux et campe son personnage féminin, Opal Foxx. Il fume, il se came comme deux hommes, baise sans compter. Et finalement meurt. Comme tout homme de sa trempe, suivant le même destin linéaire, évident, le même hasard-escroc.





from Jem Cohen's documentary 'Benjamin Smoke'
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